Levothyrox : un cas d’Ă©cole du mĂ©pris de la parole des malades

Les milliers de patients qui se sont plaints de troubles variĂ©s avec la nouvelle formule de Levothyrox, ne se sont vu opposer Ă  leur colère que des commentaires condescendants voire mĂ©prisants. L’Agence nationale du mĂ©dicament et des produits de santĂ© (ANSM) a maintenu que le mĂ©dicament Ă©tait fiable et n’a fourni, avec retard, que des donnĂ©es partielles quand celles du dossier d’autorisation de mise sur le marchĂ© lui ont Ă©tĂ© demandĂ©es. Le laboratoire Merck s’est abritĂ© derrière la conformitĂ© rĂ©glementaire de son Ă©tude de bioĂ©quivalence qui, fondĂ©e sur la moyenne des valeurs de biodisponibilitĂ© au cours du temps chez un peu plus de 200 sujets sains testĂ©s et qui Ă©taient leur propre tĂ©moin, ne montrait pas de diffĂ©rence entre les deux formules. Quand les donnĂ©es de cette Ă©tude lui seront demandĂ©es par l’ANSM et des chercheurs, il fournira des documents images et non des donnĂ©es informatisĂ©es rendant quasi impossible leur analyse. Enfin d’Ă©minents endocrinologues attribueront les troubles dĂ©crits Ă  un effet nocebo entretenu par les rĂ©seaux sociaux et une mauvaise information des patients. Après quelques hĂ©sitations, la ministre de la SantĂ© sera plus prudente, dĂ©cidant une rĂ©introduction temporaire de l’ancien Levothyrox et tentant de rassurer les patients et leurs associations en demandant une enquĂŞte sur l’information rĂ©alisĂ©e et la gestion de la crise, enquĂŞte qui se rĂ©vèlera catastrophique pour les pouvoir publics. Au total, l’ensemble des instances professionnelles, industrielles et administratives ont globalement fait bloc contre les malades sans chercher Ă  Ă©couter leur mal ĂŞtre, considĂ©rĂ© comme imaginaire voire complotiste et en refusant de proposer la moindre Ă©tude pour essayer de comprendre.


Un dĂ©but de reconnaissance scientifique des troubles est enfin intervenu grâce Ă  une Ă©quipe qui a rĂ©ussi Ă  reprendre toutes les donnĂ©es de l’Ă©tude de bioĂ©quivalence et a montrĂ© que, si en moyenne celle-ci semblait satisfaisante, en rĂ©alitĂ© la variabilitĂ© de la biodisponibilitĂ© Ă©tait importante en fonction de la formule utilisĂ©e pour 60 % des individus testĂ©s, cela dans le sens du sous ou du surdosage, ce qui expliquait la valeur de la moyenne et ainsi expliquer, compte tenu de la faible marge thĂ©rapeutique du mĂ©dicament, une partie des symptĂ´mes ressentis par les malades ainsi dĂ©sĂ©quilibrĂ©s dans leur traitement.
Quelles leçons tirer de ce bras de fer avec les malades ? Certes, il faut revoir et amĂ©liorer les tests d’Ă©valuation des mĂ©dicaments et de la bioĂ©quivalence et que l’ANSM ait les moyens de contrĂ´ler les Ă©tudes fournies. Il faut que les autoritĂ©s et les professionnels jouent la transparence en cas de crise et apprennent Ă  sortir de leur certitude quand un problème apparaĂ®t. Mais surtout il faut apprendre Ă  considĂ©rer les patients comme des citoyens responsables et donc Ă  Ă©couter leur parole. Les malades n’ont pas forcĂ©ment raison, loin de lĂ , mais s’ils posent des questions c’est parce que leur quotidien est souvent beaucoup plus difficile que ne l’imaginent les mĂ©decins. Donner corps Ă  la dĂ©mocratie sanitaire, c’est les faire participer, avec leurs reprĂ©sentants, Ă  tous les niveaux dĂ©cisionnels concernant la gestion de leur santĂ©, c’est de ce fait reconnaĂ®tre leur expertise sur le vĂ©cu de leur maladie et ainsi faire progresser la recherche sur leur prise en charge. Cette affaire montre l’importance de mettre en oeuvre rapidement les Ă©tudes permettant de valider ou d’invalider le ressenti des patients et non de nier leur parole. Si l’enjeu est d’amĂ©liorer leur qualitĂ© de vie et de les rassurer, il est aussi de prĂ©venir ces crises sanitaires qui ne font qu’Ă©roder la confiance des citoyens vis-Ă -vis des professionnels et des instances dirigeantes.

PubliĂ© le 20/06/2019 – La Revue du Praticien – Alain Tenaillon

Les commentaires sont fermés.